CHAPITRE VII

A quelque distance de la ville, Nick se débarrassa de la houppelande et du long manteau dont il s’était affublé pour passer inaperçu dans la foule naissante de ce début de journée. Il les enterra sous un buisson et poursuivit l’ascension de la colline. Il s’était tout naturellement orienté vers l’est, en évitant d’utiliser le bord des routes. Il s’était faufilé à travers la campagne, jouant avec les ombres et les replis de terrain pour n’être pas repéré.

Il atteignit le sommet rocheux avec l’aisance d’un funambule et resta juché là un long moment, embrassant du regard l’immense plaine brune qui s’ouvrait à ses pieds. Tout là-bas, l’île de brume qui marquait l’emplacement du Dédale barrait l’horizon. Nick décela un sentier escarpé sur sa droite qui serpentait jusqu’au bas de la pente. Il se remit en route. Sa longue silhouette filiforme ne fut bientôt plus qu’un point noir bondissant sur l’étendue curieusement labourée.

Brodrick Jéhabel abaissa ses jumelles. L’incompréhension et le sentiment de triomphe partageaient son visage en deux fragments antagonistes. Il se retourna vers ses hommes qui patientaient en cercle au pied des appareils de survol rapide.

— Il va vers le Dédale. Cela peut sembler complètement incroyable, et pourtant je crois bien qu’on touche au but. Si on réfléchit bien, il n’y a guère que là-bas que Sharn a pu trouver refuge. Nous avons fouillé tous les mondes connus. Il n’a été signalé sur aucun. Eh bien, il faut admettre qu’il était tout bonnement sous nos yeux.

— Mais le Dédale s’est refermé ? lança quelqu’un.

— Oui, il s’est refermé et a détruit tous les systèmes de surveillance pénitentiaires qui y avaient été installés. Mais justement, nous tenons peut-être là l’explication. Sharn a fort bien pu passer un pacte avec cette… chose. Les Chants de Vorkuls ont parfois d’étranges propriétés. Et pas seulement avec les femmes…

— S’il est vraiment là, nous n’aurons qu’à le déloger…

— Le déloger ? Quel est l’abruti qui a lancé cette idée stupide ? Il n’est pas question de fourrer un pied dans le Dédale. En tout cas pas avant que les circonstances ne nous obligent à le faire. On risquerait gros à ce jeu. Autrefois, Sharn a lui-même été prisonnier là-dedans. Il a fait ce qu’aucun détenu n’avait réalisé auparavant. Il a pu s’en échapper. Il connaît ce cauchemar comme sa poche, je vous le dis… Il faut éviter à tout prix de devoir l’affronter sur son terrain. Non, ce que nous devons faire, c’est l’obliger à se découvrir, à quitter la protection du brouillard. Méfiez-vous du brouillard. Rappelez-vous que les Vorkuls peuvent commander aux éléments en certaines circonstances. Notre chance, c’est qu’ils ne recourent jamais à la violence, même si leur vie est en danger. Mais je le répète pour ceux présents dont c’est la première chasse, ce Vorkul-là n’est pas comme les autres. Il connaît le goût du sang. C’est un tueur. Le pire de sa race. Aussi pas de quartier, pas d’hésitation.

Si vous l’avez à portée, abattez-le. Pas de questions ?

Les hommes gardèrent le silence, se contentant d’échanger des coups d’œil anxieux tout en serrant plus fort la crosse de leurs fusils. Sur un signe de Jéhabel, ils se répartirent au pas de course, dans les deux vecteurs. Lui-même grimpa dans le poste de pilotage du premier et fit signe au navigant qu’il pouvait décoller.

— Et rappelez-vous, lança-t-il dans le micro à l’intention de ses recrues. On prend d’abord le plus jeune. Il doit nous servir de monnaie d’échange…

Nick interrompit soudain sa course folle à travers champs pour jeter un coup d’œil par-dessus son épaule. Il n’était plus qu’à quelques encablures des contreforts brumeux du Dédale. Le sombre instinct qui l’avait tiré du sommeil la nuit dernière reprenait de la vigueur en lui. Il chercha à distinguer ce qui bougeait là-bas, dans les collines qu’il venait de quitter, mais ses yeux peu habitués à la clarté du jour naissant ne lui révélèrent rien d’autre qu’un opaque nuage de poussière.

— Nick… Nick ! Tu ne dois pas rester ici, c’est un piège que t’a tendu Jéhabel depuis le commencement pour me retrouver, moi…

Nick porta machinalement une main contre son oreille comme s’il voulait retenir à tout prix la pensée étrangère qui venait de l’atteindre.

— Sharn ? Sharn, c’est toi ?

— Ne reste pas dans la plaine. Ta seule chance est de venir te réfugier auprès de moi, ici, avec Enfant. Ils vont t’attraper d’une seconde à l’autre.

— Je suis plus rapide qu’eux, je suis un Vorkul !

— Un Vorkul est vif comme une étoile sur un pont d’ombre. Mais pas sur la terre ferme. Tu as mal agi, Nick. Tu ne devais pas venir. Telle n’était pas la mission que je pensais te voir remplir.

— Quelle était cette mission ? Et comment aurais-je pu la remplir sans la connaître ? Tu es parti une nuit. Tu rêvais à côté de moi et tu es parti sans un mot.

— Parce que j’avais pressenti les événements d’aujourd’hui. Tu n’as pas compris qu’il était temps pour toi de voyager seul. Je ne souhaitais pas que tu me retrouves.

— Je suis désolé, dit Nick en reprenant sa course. Je viens à toi.

— Ils arrivent. Tu n’as qu’un instant.

— Je savais qu’ils m’avaient trahi. Nora, cette femme. Je… Peux-tu lire en moi ?

— Je lis en toi. Elle n’était qu’un agent de Dale, un espion qui devait rapporter toutes tes confidences à Jéhabel afin qu’il puisse découvrir mon repaire.

— J’ai chanté pour elle. Elle m’avait dit qu’elle était prête à me donner un fils. Et ce n’était qu’un mensonge. Elle n’a fait que vendre son corps, et mon. Chant est perdu, gémit douloureusement Nick en ralentissant.

— Ne t’arrête pas ! Cours !

— Où sont-ils, je ne les vois pas dans le jour…

— Moi, je les vois. Ils sont tout près de toi… Cours, garçon, ne pense plus, cours !

— Je suis fatigué.

— Non, pas encore.

— Je n’y arriverai pas. Es-tu dans la brume devant moi ?

— Oui, tout près de toi.

— Cela me paraît si loin…

— Parce que la plaine tout autour du Dédale est distendue par des espace-temps variables. Tu n’as pas suivi la bonne trajectoire.

— Oh ! Père… Peux-tu me rendre le Rêve ?

— Mon fils, je suis seul dans le Rêve, à présent. Et seul à jamais… Le Rêve est irrécupérable pour vous tous. Mes Chants peuvent guérir, mais non ressusciter…

Nick cessa de courir. Il haleta :

— Alors à quoi bon, n’est-ce pas ? Les anciens avaient raison… Nous sommes tous condamnés…

Au même instant, la nasse argentée siffla au-dessus de sa tête et l’enveloppa des pieds à la tête. Déséquilibré par l’étau végétal qui s’incrustait douloureusement dans sa chair, Nick s’affala sur la terre brune sans un cri. Il aperçut dans un éclair les deux vecteurs qui tournoyaient au-dessus de sa tête, semblables à de grands charognards noirs. Le souffle de leurs propulseurs dégageait de grands tourbillons de poussière.

— Sharn ! héla la voix amplifiée de Brodrick Jéhabel. Nous savons que tu es là, quelque part à l’intérieur du Dédale. Nous tenons ton fils, Nick, qui nous a si gentiment menés jusqu’à ta cachette… C’était très bien trouvé, je te félicite. Tu es un Vorkul habile. Ecoute, et écoute attentivement. C’est toi que je veux, et toi seul. Nick n’a aucune importance à mes yeux. Si tu viens jusqu’à moi, il repartira libre. Tu m’entends bien ? Il sera libre. Il pourra remonter dans l’espace si ça lui chante. Je lui laisserai l’un des appareils que voici. J’attends ta réponse…

Nick sourit à l’évocation des immensités noires. Il eut une pensée pour les ponts d’ombre, et pour les quêtes qu’il n’entreprendrait jamais. Le mugissement des moteurs décrût. La poussière se mit à retomber en pluie fine autour de lui. Jéhabel et ses hommes se posaient. Le soleil orange apparut à l’autre extrémité de la plaine, comme un signal étrange, veiné de sang.

Nick commença à se débattre méthodiquement au sein de la chrysalide carnivore…

— Sharn ! poursuivit Jéhabel en mettant pied à terre. Si tu ne te montres pas, je ferai mourir ton bâtard de fils de façon très lente et très méchante, tu sais ? D’abord, je lui couperai sa Cage avec cette machette, et tu l’entendras beugler jusqu’à l’autre bout du pays. Jusqu’à ce que sa jolie voix ne soit plus qu’un grognement d’animal… Tu sais ce que c’est, pas vrai ? Tu as connu ça, toi aussi, dans le temps ? Cette vilaine voix des Vorkuls privés de Cage, qui supplient qu’on les achève…

Debout parmi les ruines embrumées, Sharn était incapable de répondre. Il cherchait à joindre Nick mais se heurtait à un mur d’obscurité incompréhensible. Enfant chercha à lui venir à l’aide.

— Désires-tu que je m’étire vers eux ? Notre nouveau jeu, veux-tu que nous le commencions ?

— Ils sont trop loin. Pourquoi ne puis-je plus lire en Nick ? Pourquoi ce noir ?

— Ne t’approche pas des Non-Chantants, plaida le Dédale. Ils prendront ton Rêve et abattront Nick ensuite. Rien ne pourra les en empêcher.

— Nick. Mon fils Nick, murmura Sharn soudain gagné par un horrible pressentiment.

Brodrick Jéhabel étouffa un juron tandis qu’il se penchait au-dessus du prisonnier prostré sur le sol. Sous le coup de la surprise, il laissa tomber son porte-voix et s’agenouilla auprès de lui. D’une poigne fébrile, il chercha à le dégager de la gangue de filaments, mais il ne fit que se blesser les phalanges. Il était déjà trop tard. La nasse, excitée par la résistance de sa proie, s’était contractée au maximum…

— Merde, il est mort ! lâcha-t-il dans un souffle à l’intention des hommes qui s’approchaient. Ce salopard là savait. Il savait qu’il ne faut jamais se débattre… Merde et merde !

Des tourbillons de brume rampaient maintenant dans sa direction, s’enroulant en volutes épaisses et menaçantes autour de ses chevilles. Au loin résonna une mélopée étrange, aux accents graves et mélancoliques, dont il était impossible d’évaluer la provenance exacte. Les chasseurs se redressèrent pour observer l’étrange phénomène. Jéhabel reprit ses jumelles.

— Ce n’est pas possible, le Dédale est en train de bouger ! Prenez vos armes. Tous en position. On ne recule pas.

De fait, le gigantesque agglomérat de matière mouvante roulait vers eux, lentement, dans un concert de crissements sourds. De hautes murailles grises émergèrent du brouillard, dont les cimes paraissaient effleurer le ciel de plus en plus clair. Subjugué par l’incroyable spectacle, Jéhabel restait figé sur place, la bouche ouverte. C’était une forteresse de cauchemar à laquelle il faisait face à présent. Les hommes se jetèrent des regards à la dérobée, chacun cherchant à puiser dans le courage de l’autre désarmé, pour pallier sa propre défaillance.

— J’abats le premier qui recule d’un pouce ! prévint Jéhabel sans quitter un instant des yeux cette cité tout entière qui se mouvait dans un fracas propre à ébranler les plus solides. C’est du bluff. Il ne nous écrasera pas. Le Vorkul ne peut volontairement entraîner une mort d’homme. C’est contre ses principes les plus fondamentaux, vous entendez ? Toi, là ! Tu veux une balle dans la tête ? Reprends ta place !

Et pour bien montrer qu’il ne parlait pas en l’air, il fit jouer la culasse de son fusil. C’est alors qu’un phénomène nouveau détourna son attention. Un murmure venait de s’immiscer dans les replis les plus intimes de sa pensée. Une voix… Une voix très douce, aux accents qu’on eût dit filés dans des filaments de soie dorés…

Jéhabel secoua la tête, pour chasser cette déplaisante sensation, pour mettre un terme à ce viol étrange, mais ce fut en vain. Ces interférences mentales s’enfonçaient comme des coins métalliques sous sa boîte crânienne.

— Rends-moi mon fils, Jéhabel… Il ne peut plus te servir à rien maintenant qu’il est mort.

— Sharn ? Est-ce toi que j’entends, maintenant ?

— Je savais ce jour inscrit dans l’écoulement de la fatalité. Et toute ma science, toutes mes précautions n’ont pas suffi à l’empêcher…

Jéhabel se prit la tête entre les mains en grognant.

— Sharn, sale fils de pute, cesse ce jeu ou tu auras à t’en repentir.

— Ce n’est pas un jeu, Jéhabel. Les Non-Chantants ont cette fois dépassé la mesure.

— J’aurai ta Cage, même si je dois y laisser ma peau, tu entends ?

— Tu n’es que le chien de Dale.

— Sors de cette chose ou j’irai te chercher moi-même.

— Oui, viens ! Viens me prendre là où je me trouve…

La voix du Vorkul s’éteignit dans un chuintement musical.

Le Dédale avait stoppé son avance à moins d’une centaine de mètres de la position des chasseurs. Le brouillard s’était ouvert sur une allée de larges pierres plates qui conduisait à une brèche nouvellement créée dans la muraille grise. Les équipiers de Jéhabel murmurèrent entre eux.

— Au pas de charge ! On entre ! commanda celui-ci.

— Cette porte n’était pas là il y a seulement cinq minutes !

— Maintenant elle y est. Foncez droit devant, en formation de combat ! Cette saloperie n’est rien d’autre qu’un grand corps. Ne vous écartez pas les uns des autres. Restez groupés. Ne vous arrêtez pas bouche ouverte devant les paysages. Ici, rien ne reste à sa place bien longtemps. Vous en prendrez vite l’habitude. Les chasseurs s’organisèrent en deux colonnes parallèles. Jéhabel prit la tête de la formation, fusil à la hanche.

— Tirez sur tout ce qui bouge, souffla-t-il. Il doit encore rester des prisonniers coincés ici, s’ils ne se sont pas tous entre-dévorés. Mais n’ayez pas peur, nous on en sortira. Et avec Sharn.

Ils n’eurent pas plus tôt franchi la trouée que le sol trembla sous leurs pieds. La muraille s’effaça dans leur dos. Une ruelle enneigée courut devant eux.

Le brouillard reflua dans les profondeurs de l’entité.

**

— Je suis sincèrement désolé, Sharn… dit Enfant, tout bas. Tu avais prédit que cette chose-là arriverait. Que Nick ne comprendrait pas et qu’il chercherait à te retrouver au lieu de suivre son chemin. Et qu’il entraînerait ici les Non-Chantants, les chasseurs de Cages. Mais c’est différent de l’imaginer et de le voir se réaliser. Moi qui ai tant tué, je peux comprendre ce que tu éprouves. J’appartiens aussi à une espèce très ancienne, très ancienne vraiment… dont je suis sans aucun doute le dernier représentant. J’ai vu naître ce monde où nous sommes et bien d’autres aussi. Des ennemis… oh, peu importe leur nom d’ailleurs, car ils ont tous disparu depuis bien longtemps… Il semble que certaines races n’aient pour but que d’en détruire d’autres avant de disparaître à leur tour de façon incompréhensible. Mais je présume que cela doit avoir un sens, n’est-ce pas ? Des ennemis, donc, ont décimé les miens… Et parmi eux ma femme et mon fils… C’est si loin que j’ai du mal à m’en souvenir. Comme un rêve qui me reste…

Sharn leva son visage décomposé par le chagrin. Il resta un long instant à humer la nuit, agenouillé sur la crête de la tour. Puis il répondit :

— Tout aurait pu être évité depuis le commencement. Tant d’orgueil… J’ai beaucoup vécu… Peut-être trop… Et je ne comprends toujours pas de quoi est faite cette folie qui nous pourchasse. Sans doute tout cela a-t-il un sens, en effet. Les peuples anciens doivent céder leur place à de nouveaux, ainsi que les vieux meurent pour laisser les jeunes croître et se développer. C’est un principe cruel. Nécessaire ?

— Et maintenant, vois-tu ce qui s’annonce ?

— J’en ai eu la révélation autrefois par un Chant. En général, les Chants ne viennent pas spontanément aux chanteurs. Mais celui-ci est venu m’habiter, une nuit, sans que je comprenne bien quelle était sa provenance. C’est cette nuit-là que j’ai décidé d’abandonner Nick, pensant que ce serait le meilleur moyen de contrecarrer la prédiction que j’avais entrevue. Et c’était une erreur.

Certaines voies de l’avenir sont modifiables. D’autres non. Je vois ce qui vient.

— Sache que je t’obéirai en tout.

— Tu ne sais pas ce que je veux de toi en définitive.

— Tu fais erreur. Je l’ai su à l’instant où tu as chanté pour la première fois. Tu es vieux, et sage, aussi. Toutefois, tu ignores ce que je suis vraiment.

— Dois-je continuer de l’ignorer ?

— Cela vaut mieux, je crois.

— Cette issue, tu peux t’y refuser, je ne t’y contraindrai pas.

— Tu m’offres un destin que je n’avais même pas osé espérer.

— Tu es un être étrange, Enfant.

— Ce nom est le dernier dont je veux me souvenir.

Sharn se redressa. Ses yeux rougeoyaient dans le brouillard.

— Ils approchent.

— Commencerons-nous notre jeu, enfin ?

— Oui. La partie commence, répondit Sharn en se laissant glisser le long de la dune qui s’était formée sous ses pieds.